Les loups dans la bergerie

Le monde a vraiment changé d’époque. Après des siècles d’évolution, des décennies de progrès sociaux et économiques, les sociétés démocratiques ont rendu leur tablier. Ce ne sont pas plus les élus du peuple qui conduisent les politiques, mais ce sont les financiers.

Certes,  de tout temps, les banques et les actionnaires, les grands  bourgeois et les rentiers, les industriels et les commerçants en vue, se sont toujours manifestés, quelquefois en coulisses, pour favoriser l’élection de l’un des leurs. Aux États-Unis, par exemple, les lobbies économiques et les compagnies pétrolières ont contribué à faire élire plus d’un président.

En France, plus d’une campagne également a été soutenue généreusement par la classe possédante, qui choisissait ainsi son camp et son candidat. Sans parler de la clique médiatique toute dévouée à soutenir une certain forme d’expression politique que l’on appelle pensée unique.  Et lorsque le peuple voulait aller au-delà de cette démocratie molle, en bousculant les traditions et les repères séculaires, par la lutte des classes par exemple, comme on l’a vu en 36, c’était encore une fois le mur de l’argent qui protégeait le système en place. 

Tant bien que mal cependant, la démocratie bougeait encore et la population s’exprimait parfois même si forcément, dans ce système, tel qu’il est constitué,  il n’y avait que peu de place pour les idées nouvelles, l’aventure, l’imagination, n i même l’alternative, considérée comme un gros mot.

Mais aujourd’hui, c’est bien plus grave. Ce sont les marchés européens et au-delà ceux de la planète, ceux-là même qui sont à l’origine du chaos, qui ont pris les commandes en Grèce et en Italie. Pour l’instant. En attendant peut-être d’autres pays. Les États membres de l’union européenne, inféodés à l’organisation capitaliste échevelée d’un régime financier  sans foi ni loi, ont renvoyé à ses études le premier ministre grec Papandreou pour le remplacer par Loukas Papademos, ancien gouverneur de la banque de Grèce puis vice-président de la Banque centrale européenne. C’est à dire porteur d’un système de pensée économique réducteur et responsable au premier chef d’une crise que vont payer les peuples qui n’en sont pourtant pas responsables.

Idem en Italie, où le clown Berlusconi a dû céder sa place à Mario Monti, qui fut notamment commissaire européen à la concurrence avant d’aller pantoufler chez Goldman Sachs. Consultant de cette officine douteuse, il travailla de l’intérieur à élaborer et soutenir des produits financiers dont on a vu ensuite la solidité, et il a contribué au dérèglement des économies mondiales en privilégiant le rapport virtuel plutôt l’économie réelle. 

Que dire enfin de Mario Draghi, tout nouveau Gouverneur de la Banque Centrale européenne, banquier évidemment, également ancien de chez Goldman Sachs, mouillé jusqu’au cou bien qu’il s’en défende dans l’affaire des comptes trafiqués de la Grèce, qu’il a aidée à dissimuler son déficit public via un procédé considéré comme relevant de l’inventivité comptable. Ceci afin d’organiser sa solvabilité et de permettre son intégration dans la zone euro.

Voilà trois exemples effarants du fait que la politique a perdu de son exemplarité, et que les politiciens se couchent devant la dictature des marchés.

En laissant entrer les loups dans la bergerie,  nul ne peut nous faire croire qu’ils vont se transformer en paisibles gardiens de troupeaux. Ils entendent bien poursuivre l’opération de déstabilisation qu’ils ont commencée, pour le plus grands profits de leurs amis des banques et des institutions financières. Et ce sont les peuples, les travailleurs de tous les pays, qui vont alimenter cette nouvelle machine économique destinée à produire des plus-values énormes dont on ne leur distribuera que des miettes.

Les moutons que nous sommes vont bien évidemment d’abord être priés d’avancer sans se plaindre et sans relever la tête. Puis on leur expliquera qu’ils doivent se laisser tondre. Enfin on finira par les saigner. Il ne restera plus alors que les carcasses de nos vieilles nations et de nos idéaux progressistes. Et ceux qui auront ouvert les portes de la bergerie pourront alors crier au loup, il sera trop tard pour les chasser.

Ne soyons plus bêlants devant cette caricature de politique que l’on veut nous imposer, ne suivons pas le troupeau, ne suivons pas le chemin  de la désespérance. Partout l’indignation commence à gronder. Sans  doute n’est-elle pas encore assez forte ni assez universelle pour faire fuir les loups, les chacals et les vautours prêts à se disputer les morceaux d’une Europe déchiquetée qui a cru qu’en constituant en une union structurée elle serait plus forte et plus respectée. L’idée de construction européenne était belle (1), puisqu’elle s’inscrivait dans un souci de développement et de paix. Mais freinée des quatre fers par les nationalistes qui craignaient de perdre leur prérogatives, et par les financiers qui ne souhaitaient pas voir le politique prendre la main -surtout si celle-ci est guidée par les peuples- sa progression vers une société plus juste, plus sociale, plus heureuse a finalement été stoppée. Les technocrates, les politiciens véreux et ceux sans envergure, se sont emparés des leviers du pouvoir et ont aussitôt laissé le champ libre aux prédateurs. Mais ceci n’est pas rédhibitoire.

Il brille encore des lueurs dans les yeux de certains individus qui n’ont pas abandonné leur âme, leur liberté, ni leur utopie; des hommes et des femmes qui croient encore en l’humanité et en la suprématie du coeur, de l’intelligence et de la raison sur l’égoïsme, le cynisme, le mépris et l’affairisme. Il nous reste à écarter les charognards qui guettent la mort de nos sociétés et à suivre une autre voie. Avec à l’esprit cette phrase de Bernanos: « qui n’a pas vu la route à l’aube, entre ses deux rangées d’arbres, tout fraîche, toute vivante » ne sait pas ce que c’est que l’espérance (2). Car c’est cela qu’il faut préparer. Une espérance. Et c’est à nous de tracer cette route plus vivante que jamais.

 

(1) Pour ceux que cela intéresse, je renvoie à mon livre « Un dessein européen » – L’idée de construction européennedu Moyen Âge à l’Acte unique – Collection Questions contemporaines – Editions L’Harmattan - 2007

(2)  Extrait de « Monsieur Ouine » – 1943   

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